Lors de la dernière émission de Bulles de rêves j’ai demandé à mes invités, grande originalité de ma part je vous le concède, de faire leur Top 2017.
Je m’y suis aussi collé.
Voici donc mon Top de cette année écoulée. Non pas un top10 mais plutôt des paliers de films qui m’ont marqué pendant cette année et que je voulais partager avec vous.

1- Impossible figures and the figures II de Marta Pajek

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Impossible figures and other stories II de Marta Pajek

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est des films dont il est difficile pour moi de parler. Pas impossible. Mais difficile. 



Le film de Marta Pajek en fait partie.

Lors de ma première vision du film sur grand écran lors du festival de Zagreb je devais, à l’issue de la séance, interviewer la réalisatrice. Mais plus les images apparaissaient, plus le film avançait, plus je me suis senti déstabilisé. Physiquement une sensation de perdre pied m’a saisi. Je n’étais plus dans une salle de cinéma mais dans un espace autre qu’il me semblait difficile d’identifier. 
Le film provoquait en moi des sensations que je n’avais pas imaginé lors des premiers visionnages sur petit écran.



C’est que le cinéma de Marta Pajek joue sur cette perte de repères.  

D’abord pour le personnage principal, souvent une femme, qui essaye désespérément de trouver un équilibre dans le monde qui l’entoure. Un monde dans lequel ni le décor, ni la caméra ne vont l’aider.


Ainsi dans Impossible figures and other stories II, les couloirs vont la perdre dans leurs dédales de murs recouverts d’illustrations de plantes angoissantes ou de motifs proche de ceux de Shining.
La maison entière d’ailleurs se rallonge, rétrécit, s’élève ou se réduit à une petite pièce, afin de mieux jouer avec l’espace mental de notre héroïne. 

La caméra n’est donc elle aussi pas d’un très grand secours. Ainsi notre personnage principal n’apparait que très rarement de plein pied dans le champs, à quelques rares exceptions près, et ses mouvements se heurtent régulièrement au cadre. La caméra fait tout pour réduire, ou en tout cas contenir, son existence.



Perte de repère aussi pour le spectateur. Marta Pajek fait un cinéma qui ne donne pas une clé, mais de multiples interprétations possibles. Un cinéma qui nous interroge directement. Ainsi dés la première scène du film le personnage vient se figer devant nous et nous regarde. Qui est le sujet du film elle ou moi ?


Dans le troisième film de la série (elle n’a pour l’instant pas tourné le premier - même si Slepowina, son film précédent) on va retrouver des motifs visuels et narratifs de ce film. Mais avec peut-être une différence. A la fin d’Impossible figures and other stories II. Un moment d’espoir, un possible éveil va naitre. La caméra avance vers elle. Elle sourit, puis, comme pour enfin commencer à se défendre, lâche sur nous un monstre, comme né de cet oeuf enfin arrivé à éclosion. Début, possible, d’un équilibre … 

La bande annonce du film (et profitez en pour regarder Slepowina son film précédent)

2- Min Borda de Nikki Lindroth Von Bahr
 

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Min Borda

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Min Borda est le troisième film de la réalisatrice Nikki Lindroth Von Bahr. Elle s’est imposée, pour moi, avec ses films comme l’un-e des réalisateurs-trices les plus important(e)s en animation aujourd’hui.

Cette place s’est faite notamment grâce à une simplicité dans sa mise en scène. Mais aussi une utilisation minimaliste de l’animation de ses personnages principaux, ceux-ci se confrontant à un univers souvent lui très détaillé. Mais aussi par une description psychologique avec une apparente rigidité et pourtant d’une grande force du monde qui nous entoure.

Dans ce film beaucoup de spectateurs se sont laissés prendre au piège des premiers moments. Voix chantant un peu faux, paroles délirantes, humour décalé … Tout était parfait pour un moment drôle et un peu délirant.
Mais après une première scène dans laquelle il est plus question du rapport qu’un individu peut avoir avec le monde, dès la seconde scène le film bascule dans un film plus politique.
C’est petit à petit de l’aliénation de certaines couches de la population dont on nous parle. Une population qui a envie de rêver, de s’imaginer une autre vie. Mais dans notre société capitaliste, il n’y a pas d’issue possible. La scène finale avec cette caméra qui survole, accompagnée par une musique sans espoir, ce petit morceau de terre ne laisse aucun doute sur la difficulté de s’en sortir.

La réalisatrice répète à chaque interview à quel point ce film a été difficile à faire. Au-delà de la difficulté technique c’était surement aussi de prendre sur ses épaules toute une difficulté de vivre dans notre monde actuelle qui lui a surement rendu la tâche plus complexe. Mais qui rend ce film d’autant plus important.

Le site de la réalisatrice et la bande annonce du film

(Fool Time) Job de Gilles Cuvelier

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(Fool time) Job

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’état du monde préoccupe donc heureusement beaucoup les réalisateurs d’animation. Ainsi le troisième film de Gilles Cuvelier (Fool Time) Job, après Chahut et Love Patate, lui permet de se lancer dans un commentaire, une réflexion sur le Monde.

Contrairement à Min Borda, ici au début du film le personnage principal n’est pas encore tombé dans cette aliénation liée au travail. Même mieux, le travail qu’il trouve lui permet d’accéder à une qualité de vie.

Et comme un petit frère du héros du Dernier des hommes de Murnau, le personnage principal de (Fool Time) Job croit que son travail lui donne cette crédibilité dont il a besoin par rapport au monde environnant. Mais là où le personnage de Murnau se voyait descendre l’échelle sociale avec un changement de poste, de portier à monsieur pipi d’un hôtel de luxe. Perdant ainsi son costume qui faisait aussi son prestige.
Ici le monde a bien changé et c’est déjà un métier bien peu reluisant et un costume bien différent que l’on propose au personnage afin de gagner ce prestige. Preuve visible de la décadence de notre société.

Et le film de poser non seulement l’éternelle question: le travail est-il une fin en soi ou un moyen d’accéder à une certaine forme de bonheur. Mais aussi: Pour quelle forme de bonheur ?

Ellipses, plans non narratifs, montage complexe … la réalisation de Gilles Cuvelier avec ce film se fait plus libre que dans ses précédents films. Il expérimente une nouvelle manière pour lui de raconter, de filmer. En se donnant notamment plus le temps de nous perdre, de nous mener sur plusieurs chemins, de brouiller les pistes.  

Est-ce que comme le titre nous l’indique nous sommes dans un monde qui a définitivement sombré dans la folie ? Difficile avec la fin du film d’imaginer que le réalisateur ait envie de donner une réponse optimiste à cette question.

La bande annonce du film

Toutes les poupées ne pleurent pas de Frédérick Tremblay

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Toutes les poupées ne pleurent pas


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ou comment le réalisateur s’attaque ici à des sujets souvent traités par le cinéma d’animation, créature et créateur-trice, mise en abime (encore plus dans le cinéma en volume ces dernières années) et réussit un film d’une délicatesse rare.


Une femme et un homme réalisent un film ensemble mais ne se croisent pas … Sur une trame simple Frédérick Tremblay continue son cinéma contemplatif sur la difficulté de vivre en société, la difficulté de vivre avec l’autre.

 Pour ça la caméra filme des actions répétitives, filme des gestes du quotidien. La caméra filme souvent en gros plan, pour être au plus près de ces émotions.

C’est aussi dans la direction d’acteur qu’il excelle. Car là où le cinéma d’animation exagére souvent dans l’acting, ici ce sont dans les petites gestes, dans une main qui s’approche délicatement, dans un visage qui se tourne tout doucement que tout se joue. 

Le cinéma de Frédérick Tremblay est comme celui de Cassavettes il joue sur la subtilité des émotions, sur la fragilité de l’humain. La différence c’est que ses personnages à lui sont intériorisés là où chez le réalisateur américain c’est souvent l’inverse. 

La bande annonce du film

Dans un recoin de ce monde de Sunao Katabuchi

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Dans un recoin de ce monde

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Alors qu’on ne parle que de documentaire animée depuis quelques années, Sunao Katabuchi nous démontre qu’une fiction en animation peut finalement mieux documenter une période qu’un film en prises de vues continues. 


Lors des rencontres que j’ai eu la chance de faire avec le réalisateur il était impressionnant de voir à quel point celui-ci avait poussé la recherche historique. Chaque rue est documentée dans les moindres détails. Mais aussi tous les vêtements, les outils … enfin chaque détail de l’époque a été reproduit le plus fidèlement possible.

Mais ce n’est pas la seule raison pour laquelle le film se trouve aussi haut placé dans les films qui m’ont marqué cette année. Car au-delà de tout ça le film est une un portrait bouleversant d’une jeune femme qui essaye de continuer à avancer, à vivre dans un monde qu’elle admet sans vraiment comprendre.
Comment vivre dans un monde en plein bouleversement tout en essayant de continuer à croire en quelque chose.
Et si l’Art était l’une des réponse possible ?

La bande annonce du film

3- Orogenesis de Boris Labbé

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Orogenesis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Après Rhizome Boris Labbé montre une nouvel fois avec ce film qu’il excelle sur le terrain d’un cinéma expérimental jouant beaucoup sur les sensations. 
Ici une image presque fond écran au départ, et petit à petit l’image se modifie, on assiste alors sous nos yeux à un bouleversement très progressif de cette image …


Mais je me rends compte que raconter le film comme ça l’appauvrit. Il faut le vivre, il faut se laisser aller.
Car c’est là, il me semble, où le cinéma du réalisateur est fascinant c’est qu’il fait un cinéma très physique. Ce qui est en jeu c’est ce rapport entre ce qui se passe sur l’écran et le spectateur.
 Celui-ci doit investir tous ses sens dans la vision du film.
L’expérimentation alors n’est plus qu’une expérience intellectuelle mais devient surtout une expérience sensorielle totale. 

D’ailleurs pour finaliser cette expérience l’image de synthèse se fait textile afin qu’on puisse la ressentir autrement.

Le site du réalisateur et la bande annonce du film

O Matko de Paulina Ziolkowska

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O Matko

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

O Matko c’est comment transcrire avec le plaisir de l’écriture graphique que permet le cinéma d’animation une relation complexe comme celle d’une relation très fusionnelle entre une mère et son fils.



Une relation qui évolue dans l’espace et le temps et que la caméra et le trait de la réalisatrice permet de capter. 
Un trait qui joue sur les modifications des personnages, sur leur métamorphoses afin de montrer le changement de rapport dans la relation, mais aussi une caméra qui capte ce changement d’espace qui se joue constamment entre les deux personnages (les trois avec la fiancé).

Un deuxième film d’une réalisatrice polonaise dans ce top qui nous montre le renouveau impressionnant de ce cinéma depuis quelques années.

La bande annonce du film

Je ne sens plus rien de Noémie Marsily et Carl Roosens

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Je Ne Sens Plus Rien

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qu’il est bon, qu’il est important de pouvoir revoir les films.

Je ne sens plus rien, je l’ai vu une première fois lors du merveilleux festival de Marco de Blois, Les Sommets de l’animation. Je l’ai un peu manqué ce soir là. Difficile de passer après le précédent film des deux réalisateur-trice, le fou furieux Autour du lac.
Mais le succès d’un film ne peut cacher longtemps la force de film suivant. Cela s’est passé pour le magnifique Palmipedarium de Jérémy Clapin ayant eu le tort de passer après son hit, et très beau film, Skhizein. C’est pareil, me semble t il, pour Je ne sens plus rien.

Ce film est d’une grande tendresse mélangé à une jolie folie. Ce qui en fait un film très touchant. Pas de morale, pas de réponses toute faite juste un ressenti par rapport, là encore, au monde qui nous entoure.
Une évidence notre monde est compliqué.  La folie donc peut aider. La force, le savoir, l’imaginaire … Et être entouré aussi. 
Savoir que l’autre peut nous réparer, l’autre est là pour nous aider à nous relever et avancer. Et que nous aussi pouvons aider à notre tour à soigner. Ainsi dans le film un couple, un duo font tout pour sauver les autres, les aider et compte l’un sur l’autre pour se régénérer l’un l’autre. 

Je ne sens plus rien c’est ça. L’idée que sans les autres nous ne pouvons pas être des super-héros.

Le Tumblr de Noémie Marsily, celui de Carl Roosens et la bande annonce du film

Animal year de Zhongsu

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Animal Year

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le cinéma indépendants chinois, nous sommes plusieurs à le répéter depuis quelques années, est en train de redéfinir une partie du cinéma d’animation en court-métrage.

Plus libre, plus fou et très politique. Comme le cinéma de Zhongsu.

Dans Animal Year le réalisateur se fait confronter plusieurs mondes, plusieurs Chine. Entre ancien monde, période communiste et une nouvelle Chine aujourd’hui fer de lance du capitalisme. On y perçoit de nombreuses critiques très fortes de ces différents mondes.
Les techniques des films chinois sont multiples, même si peu aujourd’hui utilisent le volume, une technique prisée pendant des années au célèbre Studio de Shanghai. Mais les réalisateurs-trices chinois(e) utilisent ces techniques de façon très libre, dans le sens où on a l’impression qu’ils-elles se soucient peu des canons esthétiques ou des règles afin d’utiliser ce cinéma comme bon leur semble afin de s’exprimer. Et ainsi bousculent une vision de plus en plus uniformisée de l’animation ?

4- Ugly de Nikita Diakur

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Ugly


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Depuis de nombreuses années maintenant de nombreuses personnes tentent de donner un langage de plus en plus complexe, different, personnel, à l’image de synthèse.
Loin des clichés de l’image de synthèse cartoonesque de plus en plus de films ses films s’aventurent dans une fibre narrative qui était peu utilisé dans ce style de production il y a 20 ou 30 ans.

Ugly est surement l’un des plus grand choc pour moi depuis le Please say something de David O’Reilly.

Car au-dela de sa dimension graphique et technique, Nikita Diakur nous parle d’une histoire un peu folle d’une amitié entre un chef indien et un chat très laid, et on se surprend à se laisser complètement prendre par cette histoire à travers sa narration et aussi une très belle utilisation du son.

C’est à la fois émouvant, drôle, tragique … un bel exemple de ce qu’un beau cinéma narratif peut être.

Le site du réalisateur et la bande annonce du film

Diamenteurs de Chloé Mazlo

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Diamenteurs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Habituée à travailler sur son histoire personnelle la réalisatrice réalise ici, pour moi, l’un de ses films les plus touchants.

Elle y réussit en ne parlant pas cette fois-ci directement d’un problème ou d’une angoisse qui la touche. Mais en faisant un joli parallèle entre la façon dont son père travaillait les diamants en tant que joaillier et la façon dont elle est ses frères ont été élevés.

A base d’animation toujours assez bricolés et d’images d’archives d’elle petite, elle réalise un film toute en simplicité mais qui pose d’une belle manière la question de l’éducation.

Le site de la réalisatrice et la bande annonce du film

Happy d’Alice Saey

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Happy

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Faire de la commande en animation a toujours été important pour les auteurs d’animation. Hier comme aujourd’hui. Ce qui a changé aujourd’hui c’est que souvent il y a beaucoup moins d’argent qu’avant et surtout que ce sont les réalisateurs-trices d’animation qui déclenchent les projets.

Choisir Happy comme représentant de cette catégorie dans le top c’est aussi mettre en avant un minimalisme qui permet un véritable effet hypnotique. Pour délivrer un message politique qui nous représente nous pauvres êtres humains en oiseaux incapable de faire autre chose que ce que fait notre voisin. Une vision à priori colorée et pourtant assez dure et réaliste de notre société. 

Le Vimeo de la réalisatrice (notamment pour voir le clip) et ici les recherches pour le clip

Ethel et Ernest de Roger Mainwood

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Ethel et Ernest

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y a des films qui sont surprenants car ils évitent la tentation d’être impressionnant techniquement …

Car il faut le reconnaitre c’est l’un des grands problème du cinéma d’animation, et notamment dans sa forme longue. Un film comme La Passion Van Gogh par exemple met en avant un cinéma assez pauvre pour faire une part très, trop importante à la technique.

Ce qui marque avec cette adaptation du livre de Raymon Briggs, qui raconte l’histoire de ses parents, c’est sa simplicité. Il aurait été facile de mettre en avant une reconstitution en détails de cette Angleterre du 20eme siècle. Il y avait de quoi faire pourtant: la guerre, les remous politiques, les bouleversement sociaux … Mais le film va surtout nous montrer une vie au jour le jour. Nous ne suivons pas des héros mais des gens qui ont eu une vie simple.

Et en long-métrage d’animation, hors Japon, c’est assez rare … On pourra aussi citer un film comme My Dog Tulip, mais peu prennent ce chemin compliqué dans le cinéma d’animation. Compliqué pas au niveau artistique, mais plutôt parce que la profession oblige ce cinéma à faire autre chose que la prise de vues continues, de faire ce que l’autre cinéma ne peut pas faire. Vision ridicule et simpliste d’un cinéma qui peut pourtant tout faire.

Ethel et Ernest, en plus d’être un touchant portrait humain de deux personnes qui vivent, tout simplement, et aussi un long-métrage d’animation un peu hors norme dans la production de longs occidentaux d’aujourd’hui.

Voir la bande annonce ici